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Sylvain Crépon*, sociologue spécialiste du Front national, estime que la stratégie de la patronne du FN dynamite les débats...

Entre un débat sur l’Islam organisé par l’UMP et l’invitation d’Eric Zemmour, condamné pour provocation à la haine raciale, et qui appelle à la suppression des lois mémorielles ou de la Halde, on a l’impression que le débat public se droitise…

Ça vire même à l’extrême droite. Historiquement, il y avait des frontières plutôt imperméables entre la droite républicaine et l’extrême droite. Pour deux raisons qui tiennent à de Gaulle. La droite d’après-guerre s’est construite à la suite du général, qui s’est opposé à Pétain. Finalement, l’extrême droite s’est retrouvée dans le camp des vaincus et des collabos. Et de Gaulle, c’est l’homme de la décolonisation. L’extrême droite a soutenu l’Algérie française, c’est le flambeau qu’elle a essayé de raviver pour se donner une légitimité. Ce sont ces deux raisons qui font que la droite est restée étanche aux alliances avec le FN, sauf à un niveau marginal en 1986. Mais aujourd’hui les frontières sont en train de s’effriter.

Pour quelles raisons?
La raison est simple, elle s’appelle Marine Le Pen. Elle a succédé à son père mais elle n’est pas tout à fait l’héritière idéologique de son père. Il y a une rupture générationnelle. Vichy, la Shoah, l’Algérie française, la collaboration: tous ces thèmes chers à Jean-Marie Le Pen ne lui parlent pas. A la différence de son père, elle veut véritablement exercer le pouvoir et ça passera à moyen ou long terme, par des alliances. Et pour ça, il faut briser le cordon sanitaire autour du FN.

N’est-ce pas ce qui est en train d’arriver?
Je crois que c’est de moins en moins tabou, notamment en raison de la bonne stratégie de Marine Le Pen. Le FN lisse son image et garde son vieux fond d’extrême radicalité. C’est pour ces deux raisons qu’il est très dangereux pour la droite. Avec Marine Le Pen, ce n’est plus la xénophobie anti-immigré, anti-arabe, anti-noir, mais de la xénophobie au nom de la défense des valeurs libérales, au sens moral et pas économique. C’est quand même paradoxal: elle prétend défendre la laïcité, le droit des femmes et mêmes des homosexuels en déclarant que l’islam représente un danger. 

Eric Zemmour tient peu ou prou le même discours…
Il est même symptomatique de ce type de discours. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il est extrêmement populaire auprès des groupes d’extrême droite que j’étudie. Il est perçu comme celui qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas. Il ne tient pas le discours traditionnel de l’extrême droite, il est dans la défense du franc parler, de la liberté, des valeurs libérales, contre ce que ces gens là appellent le «politiquement correct». D’un point de vue stratégique c’est très fort et très pervers.

Il n’y a pas que le FN qui parle de l’Islam. Le gouvernement et l’UMP en font des thèmes récurrents depuis 2007. C’est ce qu’on appelle la lepénisation des esprits?
Je dirais plutôt qu’avec Marine Le Pen, la lepénisation des esprits va vraiment commencer. Jusque-là, elle n’avait pas véritablement commencé, à cause de toutes les provocations de Jean-Marie Le Pen, qui faisaient que le cordon sanitaire se mettait en place. Ce qui est drôle c’est qu’à droite de la droite, même à l’UMP, ceux qui brandissent la défense de la laïcité contre l’islam ne sont pas les plus laïcs. Et ce sont les mêmes qui mettent en avant les racines chrétiennes de la France. Aucun historien ne pourrait le contester. Mais mobiliser ce discours dans le débat public dans le contexte que l’on sait, ça prend une connotation plus politique. C’est pour endiguer la montée du FN.

Souvent, ils se présentent comme ceux qui font sauter les tabous…
Il n’est pas question d’interdire de dire mais de comment le dire et avec qui. Sur le thème des prières dans la rue, qui est un phénomène que j’ai étudié, les collectivités locales n’ont pas attendu que le FN ou d’autres s’en saisissent pour dire que ce n’est pas possible. Des maires se saisissent de cette question, comme Daniel Vaillant dans le 18e, et agissent. Ces gens font croire qu’eux seuls abordent ces questions, qui seraient taboues. En vérité, eux seuls en parlent de cette manière et provoquent.

*Il exerce au laboratoire de Sophiapol, université de Paris Ouest Nanterre la Défense, auteur de La Nouvelle extrême droite

 Propos recueillis par Maud Pierron

Tag(s) : #Interview